Le corbeau est un oiseau fascinant qui a traversé les âges et les cultures, revêtant des symbolismes variés et souvent contradictoires. Présent dans les mythologies, les croyances populaires et les récits religieux, cet oiseau noir est tantôt associé à la sagesse et à la lumière, tantôt à la mort et à la malédiction. Cette recherche explore les multiples facettes du symbolisme du corbeau à travers les civilisations.

Mythologies Celtiques et Germano-scandinaves

Dans les mythologies celtiques, le corbeau est étroitement lié à la guerre et à la mort. En Irlande, il est notamment associé à la déesse Morrigan, une figure complexe et redoutable qui incarne les aspects les plus sombres et sauvages de la nature. Morrigan, souvent représentée sous la forme d’une corneille ou d’un corbeau, est une déesse de la guerre qui se métamorphose pour influencer le cours des batailles. Son lien avec le corbeau souligne le rôle de cet oiseau en tant que présage de mort et guide des âmes des guerriers tombés au combat.

Ce symbolisme se retrouve également en Gaule, où la déesse Bodb, également liée à la guerre, porte le surnom de « corneille de combat ». Le corbeau, avec sa couleur noire et son comportement de charognard, est ainsi perçu comme un messager de mort, un rôle qui lui est conféré également dans la mythologie germano-scandinave. Les Walkyries, divinités féminines au service d’Odin, se transforment en corbeaux pour désigner les guerriers qui doivent mourir et les conduire au Walhalla. Le corbeau, dans cette tradition, n’est pas seulement un oiseau de mort mais aussi un psychopompe, un guide des âmes vers l’au-delà.
Dans les mythes nordiques, ils incarnent aussi la création et la connaissance à travers les corbeaux Hugin (la Pensée) et Munin (le Souvenir), fidèles compagnons d’Odin. Ils volent chaque jour à travers le monde pour rapporter au dieu ce qu’ils ont vu et entendu.

Selon une interprétation de la fondation de Lyon, un vol de corbeaux aurait guidé les premiers bâtisseurs vers l’emplacement de la future ville, donnant naissance au nom Lugdunum, parfois traduit par « Colline du Corbeau. » Cette histoire, bien que ancrée dans le mythe, reflète l’importance symbolique du corbeau dans la culture gauloise et son association avec le dieu Lug comme oiseau favori.

Mythologie Gréco-Romaine

En Grèce, cet oiseau est associé à Apollon, le dieu du soleil et de la divination. Ce lien renforce le rôle du corbeau en tant que messager divin et oiseau prophétique. Selon la légende, c’est un corbeau qui avertit Apollon de l’infidélité de la nymphe Coronis. En punition pour avoir apporté une mauvaise nouvelle, Apollon transforma son plumage, auparavant blanc, en noir. Ce récit illustre l’ambiguïté du corbeau, porteur à la fois de vérité et de malédiction.

Pour Athéna, la corneille était un être beaucoup trop bavard et indiscret qu’elle préféra remplacer par la chouette. D’après Ovide dans les Métamorphoses (II, 559-632) et Callimaque, la déesse avait en effet d’abord une corneille comme oiseau favori, qui était en réalité Coronis, transformée en corneille après un inceste avec son père. Athéna lui accorda une place à ses côtés, mais elle perdit cette faveur à cause de son indiscrétion lorsqu’elle révéla le secret de la naissance d’Érichthonios. En punition, Athéna la remplaça par la chouette, et la corneille fut bannie de l’Acropole. 
Cet épisode est souvent lié à la rivalité entre la corneille et la chouette, symbolisant la perte de la faveur divine.
Antigone de Carystos et Mélésagoras évoquent également cette légende, en insistant sur l’exclusion de la corneille de l’Acropole, sans mentionner explicitement qu’elle fut autrefois l’oiseau préféré d’Athéna.

Le corbeau apparaît également dans la mythologie romaine, notamment dans le contexte des augures. Son vol était interprété par les devins pour prédire l’avenir. Cette fonction divinatoire du corbeau souligne son statut de médiateur entre les dieux et les hommes, capable de révéler les volontés divines.

Le corbeau dans les cultures asiatiques

En Asie, le corbeau est souvent associé à la lumière et au soleil, bien que ce lien soit parfois ambivalent.
En Chine, le corbeau est un oiseau solaire, symbole de perspicacité et de vigilance. Un mythe raconte qu’autrefois, dix soleils, chacun incarné par un corbeau, apparurent simultanément dans le ciel, menaçant de brûler la Terre. L’archer céleste Yi fut alors chargé de tirer sur ces soleils, en abattant neuf pour ne laisser qu’un seul. Les corbeaux abattus tombèrent sur terre, transformés en oiseaux noirs transpercés d’une flèche blanche. Ce mythe reflète l’idée que la lumière, tout en étant nécessaire, peut devenir destructrice si elle n’est pas contrôlée.

Au Japon, il est aussi un symbole de gratitude filiale et d’amour familial. Il est vénéré comme un messager divin et un présage de bons augures. Le corbeau à trois pattes, symbole solaire, est une représentation du yang, l’énergie créatrice masculine. Ce symbole, visible sur des pierres sculptées de l’époque Han en Chine, illustre l’importance du corbeau dans les cultures asiatiques, où il est perçu comme un porteur de lumière et de vie.

Dans le Mahâbhârata en Inde, ils sont généralement considérés comme des messagers des dieux et des esprits des ancêtres. Ils jouent un rôle crucial dans les rituels funéraires hindous, où on les nourrit pour honorer les âmes des défunts, un acte qui se retrouve dans le rite du Shraddha, où les offrandes sont faites aux corbeaux en tant que représentants des ancêtres.
En revanche dans la fable du corbeau et des cygnes issu de ce long poème hindou, l’oiseau incarne cette fois l’arrogance et l’illusion de grandeur basées sur des atouts superficiels. Malgré ses prétentions et sa vantardise, le corbeau n’est qu’un oiseau ordinaire, nourri des restes des autres. Sa tentative de rivaliser avec les cygnes, symboles de noblesse et de sagesse, révèle son incapacité à reconnaître ses propres limites. Le corbeau incarne ainsi la folie de se croire supérieur sans comprendre sa vraie nature, ce qui le conduit à l’humiliation et à la défaite.

Cultures Amérindiennes

Chez les peuples autochtones d’Amérique du Nord, le corbeau est souvent vu comme un héros créateur et un trompeur. Dans la mythologie des Haïdas de la Colombie-Britannique, le corbeau est une figure centrale. Il est à la fois créateur du monde et celui qui a volé le soleil pour l’offrir à l’humanité. Ce récit met en lumière le rôle du corbeau en tant que porteur de lumière et de vie, mais aussi son caractère espiègle et imprévisible.

Dans d’autres traditions amérindiennes, cet oiseau mythique est considéré comme un guide spirituel, un protecteur contre les dangers et un messager des dieux. Chez les Tlingits, par exemple, il est vénéré pour sa capacité à interagir avec le monde spirituel et à apporter des connaissances et des pouvoirs aux humains. Ce symbolisme est fortement ancré dans la vision du corbeau comme un être à la frontière entre le monde des vivants et celui des esprits.

Le corbeau dans la tradition Chrétienne et Européenne

En Europe, le symbolisme du corbeau est souvent négatif, notamment dans la tradition chrétienne. Cet oiseau est parfois perçu comme un symbole de péché et de malédiction. Dans la Bible, il apparaît dans l’épisode du Déluge : Noé envoie d’abord un corbeau pour vérifier si les eaux ont baissé, mais l’oiseau ne revient pas, préférant rester dans un monde en ruines. Cette attitude est interprétée par certains Pères de l’Église comme un symbole du pécheur qui refuse de revenir vers Dieu.
À l’inverse pour saint Augustin, le croassement du corbeau fait penser au mot cras, qui en latin veut dire « demain » et que des Pères de l’Eglise ont interprété comme un symbole d’espoir.

Au Moyen Âge, il est souvent vu comme un présage de mort. Dans les traditions populaires, le cri d’un corbeau près d’une maison ou d’une église est considéré comme un signe annonciateur de décès. Ce symbolisme sombre se retrouve dans les contes et légendes européennes, où le corbeau est souvent associé à la solitude, à la guerre et à la malédiction. Cependant, il est intéressant de noter que ce symbolisme négatif est relativement récent et semble s’être développé avec la sédentarisation et l’évolution des sociétés agricoles, contrastant avec les visions plus positives du corbeau dans les cultures nomades et chasseuses.

Corbeau au cimetière du père-Lachaise

Symbole funeste dans les arts

En peinture et littérature, le corbeau est à nouveau associé à la mort, le sombre et la désolation. Ainsi dans l’art romantique, à travers les œuvres de Caspar David Friedrich ou de August Friedrich Schenck, les corbeaux sur des paysages désolés renforcent les thèmes de la mélancolie, du temps qui passe, et de l’ineffable tristesse du monde.

Dans le poème d’Edgar Poe, il est encore cet oiseau de mauvais augure et symbolise « l’éternel souvenir lugubre » de sa bien-aimée perdue.
Pour Rimbaud avec son poème Les Corbeaux, ils sont autant associés à la mort et à la défaite qu’au deuil et au devoir de mémoire.
Enfin plus récemment la bande dessinée The Crow de James O’Barr renoue avec l’influence gothique et romantique où l’oiseau psychopompe reliant le monde des morts à celui des vivants, devient le serviteur de la justice.

L'Arbre aux corbeaux, 1822 - Caspar David Friedrich
Une brebis hurle la mort de son petit avec des corbeaux autour d'eux qui les fixent
Angoisses, 1878 - August Friedrich Schenck
'Le Corbeau' de Poe illustré par Gustave Doré

Cet oiseau mythique au symbolisme complexe, oscille donc entre lumière et ténèbres, vie et mort, sagesse et malédiction, mémoire et oubli. À travers les époques et les civilisations, il a été tour à tour vénéré comme un messager divin, un guide spirituel, et redouté comme un présage de mort. Cette dualité pourrait symboliser la part sombre de la psyché qui devient bénéfique après avoir été domestiquée. Elle reflète surtout la richesse des mythes et des croyances humaines, où le corbeau occupe une place centrale en tant qu’intermédiaire entre le monde visible et l’invisible.

Photos © Jacques Julien

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